Bernard Machefer Roue Tourangelle
Bernard Machefer s'inquiète pour le cyclisme français après les annulations des épreuves printanières. Photo : Roue Tourangelle/Amélie Barbotin
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La Roue Tourangelle fait partie de ces épreuves françaises incontournables. Implantée depuis 20 ans dans le paysage cycliste, la course dirigée par Bernard Machefer subit de plein fouet la pandémie de Covid-19 (coronavirus). Alors que l’édition 2020 devait se dérouler ce dimanche 5 avril, le comité d’organisation a été contraint d’annuler l’épreuve.

Une grande majorité des courses françaises sont organisées par des bénévoles. C’est le modèle économique actuel du cyclisme. Pas de billetterie, pas de droits TV : tout repose sur les partenariats publics et privés. Et alors que de nombreux frais avaient été engagés en amont de ces courses printanières, comment ces épreuves vont-elles faire face aux annulations ? Nous avons rencontré Bernard Machefer, l’organisateur de la Roue Tourangelle (manche de la Coupe de France) qui, inquiet, nous a expliqué les difficultés rencontrées et celles qu’il rencontrera encore, avec ses bénévoles, dans les prochains mois.

TodayCycling : Bonjour Bernard Machefer, je vous laisse vous présenter à nos internautes.

Bernard Machefer : Bonjour, tout d’abord je voulais vous remercier de vous intéresser aux organisateurs. En ce qui me concerne, je suis dans le vélo depuis longtemps et licencié depuis plus de 40 ans. C’est ma passion depuis ma jeunesse. Et heureusement ! Car si nous n’étions pas passionnés, il n’y aurait pas cette envie et cet engagement. Je suis à l’origine de la création de la Roue Tourangelle il y a 20 ans. J’ai aussi participé à d’autres organisations avant, mais bref. Je suis également trésorier du ROCC (Rassemblement des Organisateurs de Courses Cyclistes, présidé par Thierry Gouvenou). Cela rassemble l’ensemble des organisateurs professionnels et amateurs.

Quelle est l’importance d’une épreuve comme la Roue Tourangelle, dans le calendrier cycliste ?

En ce qui concerne les courses professionnelles, il faut savoir qu’il y a 40 épreuves qui sont organisées en France, qu’elles soient d’un jour ou par étapes, dont une nouvelle qui devait voir le jour au mois de mai. Au final, des « grandes courses », il n’y en a pas tant que ça en France. Il n’y a que 5 World Tour ! Et les 35 autres, en ProSerie ou classe 1, sont les épreuves qui font le cyclisme en France. En plus, dans les 5 World Tour, 4 sont organisées par ASO. Le reste, c’est du bénévolat et de l’associatif. Et ce « reste », représente quand même 35 rendez-vous. Donc pour les coureurs, ce sont des moments importants de la saison. C’est la base de tout.

D’ailleurs, ce sont des épreuves qui permettent à certains de se distinguer pour gravir les échelons…

Marc Sarreau s’est imposé sur la Roue Tourangelle en 2018. Photo : Roue Tourangelle/Etienne Garnier

Oui ! Parmi ces 35 courses, vous comptez 16 manches de Coupe de France, par exemple. Elles permettent aux coureurs de s’affûter, d’émerger, de se faire un nom… C’est l’antichambre pour ensuite passer un cap dans les équipes et sur les épreuves World Tour. Donc c’est un morceau important. La Coupe de France, c’est quand même le deuxième Tour de France. On passe par toutes les régions du pays. Il y a le Tour du mois de juillet, et la Coupe de France, sur neuf mois, qui fait le tour des régions de France. Cela anime les territoires, et gratuitement, car nous n’avons pas de billetterie. Et si toutes ces épreuves-là disparaissent ? Cela va faire mal… Et pour les coureurs aussi. Où iront-ils courir ? Plein de coureurs sont passés par ces épreuves de régions pour se démarquer ou se remettre en selle. On a eu des Samuel Dumoulin, Hugo Hofstetter qui est passé en World Tour, Julien Duval qui a pu passer un cap et rejoindre AG2R La Mondiale, Marc Sarreau…

En quoi les annulations vous mettent en difficulté ?

Nous avons surtout des prestataires, des entrepreneurs et des fournisseurs. Dans l’état actuel des choses, ces gens-là vont forcément en pâtir. Et les coûts sont différents selon la façon dont l’épreuve se déroule. Vous avez les courses en circuit, les course en ligne dont le parcours change tous les ans, les courses à étapes… Et vous avez aussi les organisateurs du printemps et ceux de la fin de saison. Ceux qui sont les plus touchés, ce sont ceux qui organisent depuis la mi-mars en commençant par le Grand Prix de Denain, en passant par nous, la Roue Tourangelle ce dimanche 5 avril. Même jusqu’au mois de juin, les organisateurs seront affectés.

Oui, car vous avez malheureusement déjà engagé des frais…

Forcément… Une épreuve se prépare sur presque une année. Ou au moins 9 mois avant. Et lorsque l’on arrive aussi proche de la date, vous avez déjà pris des engagements et honoré des factures. Et par la force des choses, et c’est compréhensible car la santé passe avant tout, vous êtes contraint d’annuler l’épreuve. Le seul problème, c’est que les engagements pour les épreuves françaises qui ont été annulées vont de 30 à 70 000€. Et c’est une perte ! Dans notre cas, à la Roue Tourangelle, on tourne autour de 40 000€. Toute la campagne de publicité était lancée : les affiches, les dossiers… La présentation le 6 février, il a fallu aussi la payer. Ceux après le mois de juin ont le temps de prévoir et d’éviter d’engager des frais. Les circonstances seront moins grandes. Le seul risque qu’ils ont, et là je parle en tant que trésorier du ROCC, c’est que des sponsors soient moins volontaires ou moins partie prenante dans le sponsoring… Il peut y avoir des remises en cause ou des réductions de partenariat qui vont affaiblir ces épreuves-là.

Et donc, quelles sont les solutions pour vous les organisateurs ?

Bernard Machefer (à droite) sur le podium de la Roue Tourangelle en 2017 avec Daniel Mangeas au micro. Photo : Roue Tourangelle/Amélie Barbotin

Comment vont se comporter nos partenaires et les institutions publiques ? Si on ne réalise pas la course, ils ne vont pas honorer leur partenariat, ce qui est normal. Pour ceux qui avaient déjà versé, soit on va devoir leur restituer les fonds, soit on nous les laissera en avoirs pour notre prochaine édition, ce qui serait le meilleur des cas. Concernant les collectivités, c’est différent. Car elles votent le budget. Alors, est-ce qu’elles nous laisseront une part de façon à amortir les frais engagés ? On est bien conscients que l’on ne touchera pas toute la subvention, et nous n’en voulons pas puisque nous n’organisons pas l’épreuve. Mais il faudrait qu’on nous laisse un montant partiel, pour permettre de payer ces frais  que l’on a engagé malheureusement pour rien… Si on n’a pas une aide de ce côté-là, pour certains organisateurs cela sera très difficile. Cela fait un sacré handicap une perte pareille. Il y a des aides qui sont normalement prévues pour les entreprises. Mais pour nous, association, qu’en est-il ? On ne sait pas. La fédération réfléchit à des possibilités. Pourquoi pas un prêt à taux intéressant ou une avance pour nous permettre de rembourser sur quelques années.

Avec autant d’optimisme, on imagine que la Roue Tourangelle est repartie pour 2021 malgré tout ?

Oui, bien sûr ! Toute l’équipe est partante. Bon, au début, nous avions parlé d’un report. Mais finalement, on a décidé d’annuler pour cette année 2020 et le report se fera en 2021. Tout d’abord car on ne connaît pas la sortie de crise de la pandémie. On ne connait pas encore nos conséquences financières exactes. Le calendrier international va être totalement bouché en fin d’année car il faudra placer toutes les épreuves, les monuments, qui n’ont pas eu lieu. Donc on ne sera pas prioritaire. Et puis, il y aura une superposition des événements internationaux toutes disciplines confondues. En 2021, le parcours sera celui qui aurait du se dérouler ce dimanche 5 avril. Tout sera identique à ce que nous avions prévu. Sur réserve, évidemment, que l’on puisse repartir financièrement.

En tant que passionné de cyclisme, la ministre des Sports a évoqué un Tour de France à huis clos, qu’en pensez-vous ?

Je comprends ASO (Amaury Sport Organisation, l’organisateur du Tour de France). Le vélo n’a pas de billetterie, mais eux ont les droits télé. Ce qui n’est pas le cas des autres organisateurs, qui doivent payer pour être diffusés. Même à huis clos, il y aura une retransmission et donc des droits télé. En dehors de ça, en tant qu’amoureux du vélo, j’ai du mal à imaginer un Tour de France à huis clos. Le vélo c’est la communion avec le public. S’il n’y a pas de public, il n’y a pas de caravane, ce n’est plus la même ambiance. Ce n’est plus le Tour de France. Pour moi, ça ne sera tout simplement pas le Tour de France que l’on connaît depuis plus de 100 ans avec cette ferveur populaire. Mais l’enjeu est important donc c’est normal qu’on réfléchisse à l’organiser…

La suite de la saison, vous l’imaginez comment ?

Peloton Roue Tourangelle
Le peloton sur les routes de Roue Tourangelle. Photo : Photo : Roue Tourangelle/Etienne Garnier

Il y a une question qui reste en suspend : quelle sera la condition physique des coureurs ? Après le confinement, ils seront probablement loin de leur condition pour aller courir dans les meilleurs dispositions les grandes épreuves internationales. Comment les équipes vont -elles gérer le calendrier surchargé de fin d’année ? Les coureurs ne vont pas pouvoir rouler tous les jours. Et une saison blanche en 2021 ? Le temps que tout puisse se reconstruire, ce n’est pas à exclure. Et puis, il y a un rêve : avoir une solidarité à travers toutes les disciplines. Certains niveaux de sponsoring sont importants dans d’autres sports. Pourquoi ne pas imaginer, sur une année, de niveler tout ça pour permettre à chaque sport de retrouver rapidement son train de vie ? Je ne veux pas entrer en polémique avec le football par exemple car j’aime le sport, mais il y a des niveaux de partenariat qu’il faudrait peut-être revoir afin de permettre à d’autres disciplines comme le vélo de retrouver un peu de souffle pour 2021. C’est aux sponsors de se dire : il faut sauver le sport en général, alors il faut être solidaire et mutualiser.

Vous avez dit quelque chose qui m’a interpellé : vous pensez que 2021 pourrait être une saison blanche, encore ?

On ne sait pas comment cela va se passer. On peut l’envisager après tout. Je ne dis pas qu’il s’agit d’une réalité. On ne sait même pas quand on sortira de la pandémie. Le temps que les mesures soient mises en place… Si on sort de ça à l’été, les mesures seront mises en place à ce moment et on sera vite rendus en septembre. Et en septembre, on est déjà dans la préparation de l’événement 2021. Nous, dans notre cas, si la Roue Tourangelle repart sur le même principe ça peut le faire. Reste une inconnue : l’état financier. Donc cela peut nous emmener jusqu’en 2022. C’est pour cela que les prêts à taux préférentiels, ou une aide des collectivités, pourraient aider les organisateurs. Nous, à la limite, avec 30 000€, on ferait le tour et l’épreuve repartirait à coup sûr.

Pour finir, je vous laisse le mot de la fin Bernard Machefer.

Ce virus, il touche tout le monde. Personne n’est épargné : les politiques, les sportifs et tous les autres citoyens. Ce virus n’a pas de couleur ni de religion. Il faut que tout le monde soit solidaire et respecte les consignes qui sont données. Qu’on en sorte le plus rapidement possible avec le moins de conséquences humaines, c’est tout ce que je souhaite et c’est le plus important.

Propos recueillis par Antoine BARTHÉLÉMY pour TodayCycling.

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Antoine BARTHELEMY
Passionné par la route. Inconditionnel du cyclo-cross. Pratique le cyclisme sur route de manière assidue depuis plusieurs années. Tente de ressembler à son idole Fabian Cancellera (la puissance en moins).

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